Une veille histoire de clochepied (épisode 5)
Un des 50 billets d'humeur écrits en 2003
L'opération a eu lieu hier. On m'a tout expliqué quand j'étais encore dans les vaps. Je n'ai pas tout compris.
Je suis bloquée par cette attelle provisoire en plâtre, monstrueusement lourde, scellée à un morceau de mon corps : un pied-mollet. Deux drains en sortent pour alimenter deux fioles posées au sol. J’ai des débuts d’escarres aux coudes, fesses et talons. J'ai les yeux cernés, le cheveu en bataille. Ne serait-ce que penser au moindre mouvement (même d'un doigt de pied !) me demande une énergie considérable !
Et passe, en boucle, dans cette télévision fichée au mur, une publicité qui porte à rêver : une jolie brune, allongée sur un lit, s’enroule et se désenroule dans un drap rouge en satin. Le tissu léger la caresse… elle ferme voluptueusement les yeux et sourit… Elle virevolte dans...
son drap, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, ses mollets merveilleusement galbées contrastant par intermittences avec la couleur violente du tissu… Elle remonte le drap jusqu’à son nez et s'en laisse chatouiller. On imagine le grain de sa peau frémissant sous la caresse. Cette étoffe plus légère qu’une plume lui donne le ouaté de la chaleur sans le poids… Et la voici repartie dans un mouvement torsadé inversé… elle semble danser avec grâce dans cette position allongée qui la ravit… Et le rouge carmin du drap lui donne un teint de pêche...
STOOOOOP !!!! Cassez le poste ou virez moi cette garce ! Quelle torture ! Je suis aux antipodes de pouvoir vivre cette volupté ! Je suis en plomb, ancrée dans mon matelas ! Figée et courbatue. Mon énorme attelle figure un plot en béton arrimé au lit. Me tourner sur le côté est impensable car mes fioles, posées au sol, et réceptacles des drains sanguinolents, tiennent lieu de fils à plomb et donnent l’axe incontournable de la position à garder. Et mon drap blanc est rêche ; il n’est que plis qui frottent ! On m'a revêtue d'une de ces chemises d'hôpital, bleue, baillante de partout et sans forme... Je crois ne même plus savoir ce que j'étais avant-hier, avant ma chute, avant l'opération, avant tout ça... Mon corps douloureux occupe tout mon esprit.
La nostalgie déclenchée par le "virevoltage" de cette chipie inconsciente m'a rendue aveugle au produit vendu par cette pub. Rien ne s'est imprimé. Accessoire et futilité : j’en suis si loin… Je suis ailleurs, en train d'imaginer tous les handicapés physiques qui, comme moi, en ce moment regardent ce film diabolique : il nous fait regretter tout ce que nous ne sommes pas. Cette langueur et cette insouciance nous agressent. J'ai de la chance, pourtant, moi : je sais que cela ne durera qu'un moment. Viendra le temps, je le sais, où je sortirai de là et où j'oublierai (presque) ce sale moment de souffrance, de béquilles et de renoncement.
Mais, même aujourd'hui, cette satanée pub reste gravée en moi. C'est idiot, non ? Si vous vous souvenez du produit qu'elle vendait, informez-moi. Maintenant que je fais semblant d'avoir oublié ce maudit automne 2003, allez savoir si je ne reverrai pas avec détachement ce spot stupide !
J'me dis même que c'est "mauvais genre", dans l'fond, des draps en satin rouge !! Beurk !








:)
Rédigé par: Folie Privée | 21 juillet 2005 à 16:33
Bettina, j'ai comme qui dirait l'impression que tu es partie en vacances. Je pars aussi. Donc à bientôt à la "rentrée" !
:-)
Rédigé par: Laurent Javault | 22 juillet 2005 à 09:55
Coucou ! J'étais en vacances de blog ! Drôle d'impression ! Merci, Folie et Laurent, d'être quand même passés là ! Je file voir sur vos blogs où vous en êtes...
Rédigé par: Bettina Soulez | 23 juillet 2005 à 19:25